Musée Sainte-Croix, Poitiers

Présentation de l'exposition "Chemins Primitifs" de Monique Tello par Alberto Manguel au Musée Sainte-Croix, Poitiers.

 

Regardez l'interview de Alberto Manguel en cliquant sur le lien ci-dessus.

 

L’écriture cartographique de Monique Tello - Regards de Alberto Manguel

Traduction de Christine Le Boeuf - (extrait du catalogue de l’exposition)

" Dans la peinture de Monique Tello, les choses n’ont pas de nom dans une langue particulière. Parcourant de leurs méandres l’espace limité par les bords de la toile ou du papier, ses lignes multicolores définissent des objets incertains, et des espaces entre ces objets, qui invitent, tout en la désavouant, à une lecture textuelle. Telles les pages d’un volume dans lesquelles l’écrivain aurait laissé vagabonder les traits de pinceau et s’effilocher les lettres, ses tableaux, lorsqu’on les voit à la suite les uns des autres, établissent une série de récits muets. Les chroniques en images de Tello décrivent un monde immédiatement identifiable et jusqu’ici ignoré : un monde qui existe (ainsi que Mallarmé l’aurait souhaité) pour aboutir à un beau livre.

(...) Les tableaux de Monique Tello sont des visions du monde, des métaphores de choses vécues mais, avant tout, des représentations de choses vues. Bien que ses images ne puissent éviter la tendance du spectateur à lire, comme dans l’écriture de Ts’ang Chien, des narrations ambiguës et des cartographies complexes, l’impression d’ensemble est celle d’un monde naturel dont l’artiste rend un compte respectueux. Elles sont l’exposition fidèle de quelque chose qui existe dans la pierre et dans la chair, traduit à présent en une progression entremêlée de lignes et de formes répétées, tel un sentier entre les figures d’un papier de tapisserie ancien ou, plutôt, comme l’écriture, dans un roman, d’un scénario non encore décodé, ou encore comme les cartes d’un paysage de jungles qui refuse les conventions bidimensionnelles de la cartographie. Les diverses comparaisons se chevauchent. L’art de Tello crée effectivement un rouleau d’images qui, déroulé, représente aux yeux du spectateur le monde lui-même ou, à tout le moins, la vision que l’artiste a du monde naturel, de sorte que, chaque fois qu’une analogie s’impose, elle est avérée partiale ou stérile. En ce sens, l’œuvre de Monique Tello incarne dans toute sa richesse kaléidoscopique l’ancienne métaphore qui fait du monde un livre.

(...) En ce sens, nous qui regardons les tableaux de Tello, nous nous déplaçons d’une toile à l’autre tels des aventuriers blasés pour qui l’expérience pratique de la traversée de l’espace et du temps est chargée à la fois de notre ahurissement devant la rapidité d’évolution des traits et de la frustration de notre attente d’une signification ; tels aussi des amateurs d’art traditionnels cherchant dans l’œuvre des miroirs de notre propre expérience intellectuelle et affective. Nous sommes emplis d’un sentiment de transition, de passage, teinté d’une disposition à nous laisser surprendre, réconforter et mettre au défi. Nous sommes déjà venus ici, disons-nous, mais voilà qu’ici n’est plus le même. Tello l’a transformé. Nous ne pouvons rester en place.

L’endroit, désormais, est enchanté."

 

Chemins primitifs - Regards de Anne Benéteau commissaire de l’exposition directrice des musées de Poitiers

Monique Tello est une figure connue à Poitiers. Enseignante à l’école des beaux-arts, elle expose régulièrement dans la région, lors de la Nuit des temps à Poitiers en 2006, à la biennale d’art contemporain de Melle, à Châtellerault et ailleurs. En 1986, elle participait à l’exposition de Jean-Pierre Pincemin au musée Sainte-Croix. Mais depuis 1992, son œuvre n’a pas été montrée dans les musées de Poitiers.

La sortie annoncée, au printemps prochain, d’un ensemble de textes dédiés à son travail récent, sous l’égide de François-Marie Deyrolle, dans la revue « L’Atelier contemporain », suscite l’envie de montrer, au musée Sainte-Croix, ces chemins primitifs qui s’imposent avec la force de l’évidence dans l’espace de la toile ou du papier.

L’exposition s’accompagne de la publication d’un texte écrit par Alberto Manguel : dans l’atelier de Monique Tello, il a fait œuvre de commissaire, choisissant les toiles et les dessins qui composeraient, ensemble, les chapitres d’une « série de récits muets ». Grâce à elle, grâce à lui, « l’endroit, désormais, est enchanté ».