La circulature du quadran

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Dans le cloître on va tourner aussi, et revenir au début, avec des choses anciennes qui remontent. Des choses telles qu’elles pourraient apparaître si elles étaient coupées par un plan. Découpées par l’érosion.

Comme ce plateau constitué par les restes d’une coulée volcanique ou simplement la couleur. C’est cela. On va selon la couleur. On la suit dans sa circulation. Dans ce flux qui donne naissance au relief. Avec les saillies des montagnes et collines sur la toile. Des montagnes et collines jaillies des profondeurs de l’être. D’un ailleurs à chercher dans ce que la géographie propose de plus exotique – une mesa par exemple, ou bien une cuesta –, mais également dans ce lointain intérieur où s’est aventuré le poète. Ce sont membres épars. Les membres du poète dispersé. Les rassembler c’est se rassembler. Se rappeler. Que la géographie est d’abord écriture. Qu’écrire c’est se remembrer : récupérer ses membres, recouvrer la mémoire. C’est à cela qu’invite Monique Tello. A explorer une terra incognita, autrement dit à recueillir les traces. Matérielles. Des vestiges où mettre ses pas, ses mots. Elle vous invite à lire. A lier ces fragments, à les tisser en texte.

            On ne se demande plus quelle pièce y coudre. On ne cherche plus quoi se mettre sous l’œil. La carte dépliée comme une nappe, on voyage. A la surface du sol et sous terre, de terrain en terrain – de nappe en nappe –, on remonte aux enfers. Aux temps géologiques. Du moins à cette « étoffe » qu’on jetait dans le cirque pour donner le signal des jeux, à cette « serviette » qui devint nappe, nappe du monde, mappemonde.

            On voit avec le peintre naître le relief. Le verbe à son commencement. Quand je relief signifie encore « je relève », « je lève de nouveau », c’est-à-dire « je fais disparaître », « je remplace ». Un sens qui se maintient dans relever une sentinelle. Dans les reliefs d’un repas. Un sens qui demeure dans cette œuvre. Et qui vous fait remonter, ce n’est pas pour vous déplaire, à l’Antiquité. A ces grandes mosaïques que vous avez vues en Afrique – l’ancienne Africa, aujourd’hui la Tunisie –, notamment à ces « sols non balayés ». Monique Tello fait apparaître sur la toile tout ce que la peinture dans son histoire a jeté. Montagnes et collines, plaines et vallées. L’équivalent des trognons, coques, coquilles et os qui jonchent ces « sols non balayés ». Des reliefs de figuration. Carthage doit être détruite. Toujours. Du paysage vous n’aurez donc que les ruines, du festin que les trognons, coques, coquilles et os. Une façon de brouiller les pistes, d’effacer la frontière. Entre figuration et abstraction. Les reliefs que livre ici Monique Tello sont des choses abstraites. Qui apparaissent mais hors syntaxe. Des mots qui n’appartiennent plus à une phrase, rendus au dictionnaire. Des blocs arrachés à l’histoire, rendant possibles toutes les histoires. Géographie pure. Une terre à écrire. A inventer, dirait l’archéologue qui y reconnaîtrait peut-être un sol.

            On a parlé de circulation à propos de la couleur. Il y a celle aussi du regard. On dira que c’est la quadrature du cercle. La circulature du quadran. Ou si l’on veut du cadre, bien qu’on ne soit pas en présence d’icônes. Pourtant à suivre ce regard on voit bien qu’un cercle se trace. Qu’il ne se trace que pour vous circonvenir. D’ailleurs la forme qui a surgi sous vos yeux bientôt vous envisage. Un monstre d’avant le déluge et qui deviendra singe. Vous voyez la bête comme elle pousse et s’installe. Et prend toute la place. Voilà ce que montre Monique Tello. Ce qui était là de toujours et qui ne demandait qu’à naître. Il suffisait de lui offrir un cadre. De lui ouvrir cette fenêtre. Vous voyez comment cela prend forme. Change de forme. Une forme excédant toutes les formes. Comme si tracer une ligne était en même temps, dans un même geste déborder. C’est cela que dit le damier. Le plaisir du jeu. De se jouer des oppositions. De traverser les frontières. Le miroir. Pour voir. L’oiseau devenir éléphant. Le roc retrouver ses ailes. Tous les possibles convoqués. Tant pis si le cyclope n’est au fond – dans la grotte où son squelette a été découvert – qu’un éléphant nain. On aura vu Syracuse. On aura touché des yeux les yeux de sainte Lucie. On les aura même mangés.

            Denis Montebello

            Saint-Romans-lès-Melle, le 17 avril 2005